Le jeudi 21 janvier 2010, s'est tenue la vidéo-conférence « quel futur pour l'Internet ? », retransmise un peu partout en France : Toulouse, Lyon, Nice, Montpellier, Paris, Rennes... Principalement dans des universités ou des écoles d'ingénieurs.
Techniquement, une grosse infrastructure fut déployée. On pouvait voir à l'écran les différents amphis qui suivaient la conférence, ou bien les intervenants qui nous parlaient pour certains depuis les États-Unis - où il était six heures du matin. Tout était en streaming et en direct, avec un décalage se mesurant en secondes, ce qui nous donna l'occasion d'assiter à quelques défaillances techniques corrigées au vol. Cependant, la vidéo était de bonne qualité et l'architecture - mise en place par Orange, qui par ailleurs avait eu des problèmes techniques le matin même - a bien fonctionné, fournissant un bel exemple d'utilisation d'Internet. Comme l'a fait remarquer Michel ELIE1, présent dans la salle où je me trouvais, Internet a permis d'économiser une grande quantité d'essence en permettant aux gens de rester dans leur ville pour assister à la conférence.
1 : Le seul européen présent dans le groupe de travail ayant conduit les premières expérimentations de réseaux à commutation de paquets, le 29 octobre 1969, selon Le Monde du 24 décembre 2009.
Un peu d'histoire
Nous avons bien sûr eu droit à l'inévitable historique de l'Internet, qui fut rapidement retracé depuis le Musée de l'Informatique, en France, sous la Grande Arche, où se trouvait d'ailleurs Louis POUZIN.
L'ambiance des premières expérimentations de l'ARPANET2, ancêtre d'Internet, était très années 60, avec certains chercheurs de l'équipe carrément qualifiés de « hippies » par leurs collègues. Ainsi, même si le projet était financé par l'ARPA^2, il demeurait non-militaire et très ouvert. L'idée de base était de relier les différents sites de l'ARPA de manière à ce qu'ils puissent échanger leurs informations, en utilisant des techniques encore nouvelles de réseaux maillés et de commutation de paquets, développées vers 1965 et jamais mises en pratique à grande échelle.
Ce manque d'expérience se fit durement ressentir, puisque selon M. Elie, le premier envoi de messages qui eu lieu entre Standford et l'université de Los Angeles, avec seulement trois routeurs entre les deux, planta au troisième caractère tapé. Mais l'équipe persista, et à partir de 1988, le réseau des réseaux connut une croissance exponentielle. Ce fut en effet à cette date que fut créé le World Wide Web par Tim Berners-Lee, au Cern, et par suite une grande partie des applications commerciales du réseau.
La suite, on la connaît, elle ne fut donc pas ou très peu évoquée : explosion de la bulle Internet en 2000, puis expansion du Web, et enfin du Web 2.0.
2 : L'ARPA est le département de la défense américain, plus tard renommé DARPA. À noter également qu'ARPANET n'a pris ce nom qu'en 1971, toujours selon le monde du 24/12/2009.
De la recherche !
Depuis le musée, Louis POUZIN a souligné que malgré toutes les évolutions que l'on a pu constater depuis 1969, aucune amélioration majeure n'avait été apportée à l'architecture ou à la structure même du réseau. Certes, IPv6 est en passe de supplanter IPv4, mais il ne remet en cause aucun des principes de base de la communication réseau. Les données seront toujours découpées en petits paquets qui seront transportés de nœuds en nœuds.
« Internet, c'était à l'époque un réseau expérimental, et ça l'est toujours. »
Suite à quoi il a présenté, à la fin de la conférence, les travaux de John Day qui introduit un modèle nouveau pour le réseau. Ce modèle cesse notamment de voir un réseau comme un graphe : « Quand on communique, on est deux. Alors, on va faire comme si nous étions tous deux seuls dans l'univers. » Le modèle propose entre autres de créer des interfaces pour faire totalement abstraction de la communication. Le terme « communication3 » englobera alors l'identification, le transfert, le chiffrement... Et pourra elle-même utiliser d'autres « communications » pour acheminer les informations. On pourrait ainsi avoir des données qui transitent tour à tour par Internet, puis par radio, puis par satellite, etc afin d'arriver jusqu'au destinataire.
Le réseau ainsi obtenu est qualifié de « haut niveau », et sa brique de base n'est plus le paquet de données, mais l'équivalent d'une trame ethernet. Pour faire passer l'idée, le chercheur a fait une analogie entre l'évolution des réseaux et celles des langages de programmation : « un routeur, c'est un compilateur ! Aujourd'hui, nous en sommes au stade du FORTRAN. »
Pour comprendre l'idée derrière cette phrase, il faut avoir à l'esprit que le protocole TCP/IP a été conçu afin d'être le plus indépendant possible de la façon dont les données sont transportées. Ainsi, un routeur du réseau pourrait très bien recevoir des données par un câble transatlantique et les réexpédier par sattelite : il « compile » les données. Ce sont toujours les mêmes données, dans le sens où leur signification en change pas, mais elles sont exprimées sur une base différente. Cependant, cette « compilation » des données n'est toujours pas très évoluée. On a toujours des paquets TCP/IP qui sont encodés en d'autres paquets TCP/IP. En d'autres termes, on a l'obligation que, d'une manière où d'une autre, les données restent des paquets TCP/IP tout le long de la communication.
L'idée de M. Pouzin rendrait cette obligation serait obsolète : on aurait simplement des interfaces communes, disant « au niveau d'un nœud, on doit être capable d'obtenir les données comme cela ». Ainsi, pour reprendre l'exemple du routeur qui reçoit des données par câble sous-marin et les renvoie à un satellite, il pourrait maintenant utiliser deux protocoles différents pour empaqueter ses données. Sa seule obligation serait d'implémenter un protocole permettant de rajouter un autre flux de données, potentiellement encodé encore différemment.
Actuellement, le procotole SSL prévoit que le client et le serveur s'interrogent mutuellement sur les algorithmes de chiffrement dont ils disposent, avant d'en choisir un pour établir une communication. Notre nouveau protocole prévoirait d'une manière similaire qu'un nœud puisse donner les différentes façons de communiquer dont il dispose et qu'il puisse établir une communication. Dans cette optique, le bon vieux TCP/IP serait un moyen de communication parmi tant d'autres, comme aux côtés desquels on trouverait le bluetooth par exemple.
Cependant, son temps de parole étant limité, le chercheur ne put davantage approfondir ses idées, et invita ses auditeurs à se renseigner et à expérimenter, tester ces idées, et d'autres. En outre, s'il a parlé des principes d'Internet qu'il serait bon de remettre en cause, il n'a pas évoqué les principes qui gagneraient à être conservés, comme la neutralité du réseau ou le fait que tout utilisateur soit l'égal des autres4. Peut-être ces idées lui paraissaient-elles trop évidentes, mais on en entend peu parler tout au long de la conférence, elles sont considérées comme admises et sous-entendues.
3 : Le véritable nom est un « DIF », acronyme dont je n'ai pu noter la signification. Louis Pouzin, qui n'aimait pas ce terme, l'appelait un « sabot », et tous les autres intervenants ont par la suite réutilisé cette dénomination.
4 : Dans le sens où toute personne connectée a la possibilité de devenir serveur si elle le souhaite - les limitations s'y opposant étant essentiellement logistiques (matériel, débit de connexion) et non théoriques.
L'accès à Internet, à quel Internet ?
Pourtant, de nos jours, divers acteurs - FAI notamment - tentent de porter atteinte à la neutralité du réseau dans le but de servir leurs intérêts. Et diverses lois ou négociations - au niveau français, européen et international - tentent d'imposer un filtrage généralisé d'Internet, comme on l'a déjà vu en Chine ou en Australie.
Par ailleurs, si on envisage l'hypothèse qu'Internet n'existât pas jusqu'à ce jour et fut créé à cette date, on peut douter du fait que l'absence de hiérarchie et l'égalité parfaite soient pris comme principes de base. Le contexte des années 60 aux États-Unis et les idées libertaires de la plupart des universitaires de l'équipe de l'époque ont, de leur propre aveu, probablement joué sur l'architecture du réseau. Vu les méthodes hyper-organisées et hierarchisées enseignées en écoles d'ingénieurs aujourd'hui, ainsi que la tendance actuelle au filtrage et à la surveillance, il est bien possible qu'Internet, inventé aujourd'hui, fût assez différent de celui que l'on connaît. Et vu l'omniprésence du réseau dans la société moderne5 , il peut être amusant de considérer que l'esprit des années 60 continue de nous influencer, quelque part.
Cependant, je ne blâme pas les FAI qui veulent modifier le réseau ni les hiérarchies et organisations que l'on retrouve dans l'informatique aujourd'hui. Je ne prône pas l'anarchie. Il y a une explication logique à cette évolution. Internet a été conçu par quelques universitaires pour échanger des travaux, et on essaie maintenant de le vendre aux consomateurs comme divertissement. Et bien que les papiers universitaires puissent être très divertissants, il n'en est jamais fait mention dans les publicités pour opérateurs. Que s'est-il passé ?
L'idée à la base d'Internet, l'innovation par rapport aux autres réseaux de l'époque, est que toute l'intelligence se situe dans les terminaux. Le réseau en lui-même se contente d'amener les données d'un point à un autre, sans jamais agir dessus. Pour un utilisateur final isolé, il est complètement inutile6, puisque ce sont des utilisateurs finaux qui fournissent toute l'intelligence, tout le contenu.
Le souci est que les utilisateurs finaux de réseaux n'ont pas l'habitude d'être intelligents. Je n'insinue pas pour autant qu'ils sont bêtes, simplement qu'ils n'ont pas l'habitude de jouer un rôle central au sein d'un réseau. Ce qui est vendu aujourd'hui par les FAI s'adapte donc à l'utilisation qu'en font la plupart des consommateurs plutôt qu'au but initial d'Internet. On se retrouve donc avec des offres ADSL ayant 10 fois plus de débit descendant que de débit ascendant. On a aisément la possibilité de consulter des données, mais pas d'en héberger chez soi.
Mais, selon Vint Cerf7 , les gens ont fini par s'apercevoir qu'il était très facile et agréable de pouvoir publier du contenu qu'une immense communauté d'utilisateurs peut consulter. Certains commencèrent donc à créer et à publier par pur plaisir de s'exprimer, sans avoir l'intention d'en retirer une quelconque rétribution. Cela a d'ailleurs posé quelques problèmes avec les gens qui vivaient de leurs créations et qui criaient à la concurrence déloyale. Un des enjeux du futur de l'Internet est donc de trouver un moyen de rémunérer les auteurs, artistes et autres contributeurs dans un contexte d'économie d'abondance (sans brider le partage et la circulation des données).
Diverses solutions sont en cours d'exploration pour résoudre ce problème, dont certaines sont éprouvées (publicité à la Deezer, ou encore Mécénat global). Il devrait donc être résolu à plus ou moins court terme. Mais ces problématiques de répartition entre les « publieurs » et les « consulteurs » ne posent pas uniquement des problèmes économiques : elles peuvent donner lieu à plusieurs futurs techniques.
Le premier d'entre eux, probablement le moins réjouissant, est que la tendance d'Internet à devenir un outil de communication à sens unique - des gros serveurs vers les petits clients - se renforce et que l'on se retrouve avec un réseau centré comme ceux qui existent déjà. La demande existe et est facile à satisfaire avec les moyens actuels, donc, si on ne fait rien, le marché risque d'évoluer dans cette direction.
Une deuxième option serait que le cloud computing s'installe pour de bon et devienne un standard plutôt qu'un effet de mode. Dans ce cas, on a bien une communication multilatérale, puisque chaque utilisateur peut charger du contenu vers les serveurs centraux ou en récupérer. Les sociétés gérant ses serveurs pourraient en outre envisager de rémunérer les auteurs des contenus les plus demandés, apportant ainsi des éléments de réponse au problème précédemment posé. Seulement, dans cette hypothèse, on perd l'un des avantages clés d'Internet : sa décentralisation complète.
Une troisième serait qu'une proportion toujours croissante d'utilisateurs choisissent de s'héberger eux-mêmes, at home, plutôt que de confier leurs données à de gros serveurs gérés par des sociétés privées. On finirait alors par avoir des offres plus intéressantes de ce point de vue - quelqu'un trouvera et exploitera forcément le filon - et le net gagnerait en décentralisation, tout en devenant moins contrôlable.
Pour rentrer dans cette troisième hypothèse, il est cependant nécessaire de faire un gros travail d'éducation auprès des utilisateurs.
5 : la décision du Conseil Constitutionel de France retirant tout pouvoir de sanction à la HADOPI affirme, au considérant 12, que la liberté de souscrire à un accès à Internet relève des libertés d'expression et de communication nécessaires en démocratie. Voir le texte.
6 : par opposition à un réseau de télé genre Canal +, qui peut, techniquement parlant, très bien marcher même s'il a un seul utilisateur.
7 : un des co-inventeursdu protocole tcp/ip, voir wikipédia.
Internet : un réseau d'humains
Cette notion « d'éducation » nous mène à une autre considération évidente, mais importante : Internet est avant tout un réseau d'humains, et un moyen de relier des humains entre eux. Vint Cerf a résumé cet aspect dans les phrases suivantes, qu'il n'a pourtant pas énoncées le 21 janvier :
The internet is a reflection of our society and that mirror is going to be reflecting what we see.
If we do not like what we see in that mirror the problem is not to > fix the mirror, we have to fix society. -- /Vint Cerf/
Ainsi, la technique qui porte le réseau est moins importante que l'attitude des gens qui l'utilisent. Ceci ouvre une vaste gamme de problématiques liées au futur de l'Internet, tant dans les domaines techniques que dans les domaines humains.
La première d'entre elles est l'accès à Internet. Bien que ce réseau ait été développé aux États-Unis, il n'y a aucune raison qu'une personne soit discriminée sous prétexte qu'elle parle une langue ne pouvant s'encoder sur du ASCII. Ainsi, les techniques d'encodage de caractères comme l'Unicode se révèlent fondamentales pour que tous puissent accéder à Internet dans leur langue maternelle.
Le jour où, lorsqu'un quelconque dictateur décidera de commencer un génocide dans un coin du globe, les enfants filmeront avec leurs portables l'arrivée des soldats et posteront le tout sur Youtube, notre gouvernement8 ne pourra plus feindre l'ingorer.
-- /Eben Moglen, dans sa keynote de 2006 à Seattle./
Par ailleurs, plusieurs autres intervenants au temps de parole plus court, venant de diverses universités et écoles françaises, ont exprimé la volonté de créer un web multiculturel. En effet, l'accès au web est une question technique, mais également culturelle : les logiciels doivent être accessibles pour tous les utilisateurs, quelque soit leur culture ou leur langue.
L'autre problématique importante est la protection de la vie privée, des données personnelles et de l'identité numérique, comme on peut le voir avec l'évolution du comportement par défaut de Facebook, par exemple.
8 : Celui des États-Unis
Conclusion
Cet article aurait pu, et même sûrement aurait du, être beaucoup plus long. Le souci ici est que retranscrire tout ce qui se dit d'intéressant dans une conférence comme celle-ci, sans trop en faire, est difficile. J'ai essayé de rassembler un maximum de thèmes importants, mais diffus tout au long de la séance, afin d'éviter de faire un bête transcript des discours de tous ces messieurs.
J'espère donc ne pas vous avoir laissé trop sur votre faim. En tous cas, cette conférence a été très enrichissante, d'autant plus qu'elle était suivie d'un débat pour les personnes qui restaient à la fin dans la salle (à Montpellier, une dizaine), qui a nettement plus porté sur les aspects humains que techniques, à l'inverse des discours de V. Cerf et R. Khan.
#1 Par souls killer, le 18 Mai 2010 à 18h45